Kenya : Mumbi Ndung’u, un parcours consacré à former les jeunes talents africains dans le numérique
Ouganda : Brenda Katwesigye Baganzi, une innovatrice au service de la santé oculaire en Afrique
Nigéria : Maya Horgan Famodu, l’entrepreneure qui investit dans la tech africaine
Ifeoluwa Dare-Johnson : l’entrepreneure nigériane qui apporte les soins de santé à domicile
Tribune par Laetitia Muabila Bangu-Bangu
La participation politique des femmes en Afrique ne peut plus être mesurée uniquement à partir de leur présence au Senat, au Parlement, au Gouvernement ou dans les grandes institutions nationales. Elle se joue aussi au plus près des citoyens, dans les communes (Mairie) où se décident une partie des réponses aux problèmes quotidiens.
Les élections communales de Décembre 2023 ont constitué une étape importante en République démocratique du Congo. Après plusieurs décennies sans scrutin communal à cette échelle, les citoyens ont été appelés à choisir leurs représentants locaux. La Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) a recensé 34 195 candidatures recevables, dont 13 569 femmes, soit 43,4 %. Pourtant, les résultats provisoires n’ont abouti qu’à environ 19 % de femmes parmi les conseillers communaux élus de la RDC.
La différence des chiffres m’interpelle : pourquoi les femmes sont-elles relativement nombreuses à entrer dans la compétition électorale, mais beaucoup moins nombreuses à accéder effectivement au pouvoir local ?
Mon expérience de terrain : regarder au-delà du scrutin
En tant que point focal du mouvement Rien sans les femmes (RSLF), désigné pour piloter le Projet d’Appui à la Coalition pour l’Observation Nationale des Elections (PACONEC), j’ai pu observer que l’élection ne constitue jamais une fin en soi. Derrière chaque femme candidate ou élue se trouve un parcours fait d’engagement, de mobilisation, de contraintes et souvent de sacrifices.
À travers mon expérience d’engagement et de travail avec les femmes dans le cadre des initiatives de participation politique, j’ai constaté que les femmes rencontrées ne sont pas toutes issues du même milieu. Certaines viennent du militantisme politique, d’autres de la société civile, des associations féminines, de l’entrepreneuriat, du monde universitaire ou des organisations communautaires. Elles ont en commun la volonté de contribuer à la gestion de leur communauté.
En effet, passer de l’engagement citoyen au mandat électif exige de nouvelles compétences pour les élus.es locaux/locales. Ces derniers doivent apprendre à construire une base électorale au préalable, élaborer un programme d’autant d’années selon les différents enjeux, communiquer avec les citoyens, négocier et mobiliser des ressources voire comprendre les mécanismes électoraux.
Après l’élection, une autre réalité apparaît. De multiples défis à relever. La femme élue doit renforcer ses capacités. Elle doit néanmoins apprendre à exercer son mandat ; comprendre le fonctionnement du conseil communal, connaître les priorités de développement, participer aux débats, tout en défendant les intérêts de ses électeurs et, mener le plaidoyer auprès des autorités locales.
C’est dans cette transition que j’ai compris que le véritable enjeu n’est pas seulement de faire élire davantage de femmes. Il faut leur permettre d’exercer pleinement le pouvoir que leur mandat leur confère.
Les élections communales de 2023 révèlent un premier paradoxe. Les femmes représentaient 43,4 % des candidatures recevables, mais leur présence parmi les élus est tombée à environ 19 %, selon la CENI. Cela signifie que les obstacles apparaissent avant même l’entrée dans l’institution et de l’exécution du pouvoir.
Une femme peut être engagée dans son parti politique, mobiliser les électeurs et participer activement à une campagne électorale sans pour autant disposer des mêmes ressources politiques et financières que ses concurrents. La position sur une liste, la capacité à financer sa campagne, son environnement et la visibilité médiatique peuvent fortement influencer ses chances de gagner les élections.
Même lorsqu’elle est élue, la bataille n’est pas terminée pour la conseillère municipale.
À mes yeux, il faut distinguer quatre niveaux : présence, participation, influence et décision. Être assise autour de la table du conseil communal pendant son mandat constitue une avancée certes. Prendre régulièrement la parole lors des plénières en est une autre. Influencer une décision pendant les différentes séances de travail en est une troisième. Accéder aux responsabilités et contribuer à définir les priorités de la commune, de ses citoyens en général et, de ses électeurs en particulier, représente un niveau supplémentaire.
Une conseillère communale doit impérativement connaître sa commune (sa base) au-delà de son quartier. Avoir un agenda pour respecter ses taches. Elle doit comprendre ses ressources, ses priorités, le budget mis à sa disposition, connaître les différents acteurs et, maîtriser les mécanismes de décision. Cette maîtrise lui permet de transformer les préoccupations des citoyens en propositions d’actions politiques concrètes.
La proximité des élues face à leurs électeurs constitue justement l’un des grands atouts du pouvoir local. Les femmes connaissent souvent et directement les difficultés liées à l’éducation des enfants, à l’assainissement des milieux, à l’accès aux services sociaux, à la sécurité, au chômage, à la pauvreté ou aux violences. Mais connaître un problème ne suffit pas : il faut pouvoir le porter dans l’espace institutionnel et contribuer à rechercher des solutions.
J’observe également que les obstacles ne disparaissent pas après l’élection. Les contraintes financières, les responsabilités familiales, les normes sociales, le manque d’information, les rapports de pouvoir dans les formations politiques et l’accès limité aux réseaux continuent à réduire la capacité d’action des femmes élues.
Voilà pourquoi, la communication joue ici un rôle central. Une conseillère communale doit écouter les citoyens, faire remonter leurs préoccupations aux autorités, expliquer les décisions prises et rendre compte de son action menée. Les rencontres communautaires, les consultations populaires, les permanences citoyennes et les réseaux sociaux peuvent contribuer aussi, à maintenir ce lien.
De ce fait, la démocratie locale ne peut être inclusive si les femmes sont présentes dans les institutions sans être réellement entendues.
À mon sens, l’accompagnement des femmes en politique doit être revu et modifié, au besoin changer. Une ou deux formations organisées pour les femmes candidates quelques semaines avant une élection ne suffit pas. C’est un processus à suivre minutieusement.
Cet accompagnement doit commencer : avant la candidature, avec les différents modules de confiance en soi, du développement du leadership, de la communication politique, publique et territoriale, suivie de la stratégie électorale et de la gestion du réseautage. Les élues communales doivent s’approprier aussi les technologies nouvelles et maitriser les différents logiciels ainsi que les réseaux sociaux numériques ;
Il doit se poursuivre pendant la campagne, notamment sur la mobilisation citoyenne, la prise de parole en public et la compréhension du processus électoral ;
Il doit surtout continuer après l’élection, lorsque celle-ci doit apprendre à exercer concrètement ses responsabilités.
La conseillère communale doit aussi avoir des connaissances dans l’élaboration des projets et des programmes ; leur mise en œuvre ainsi que leur évaluation, sans oublier la reddition de comptes, car elle travaille pour le compte des citoyens et les communautés qui l’ont élue pour les représenter à la commune (Mairie).
Les femmes élues doivent être mises en réseau. Pour le scrutin de 2023, il y a eu 951 conseillers élus, dont 183 femmes et 768 hommes, dans les 114 communes urbaines des 26 chefs-lieux de provinces de la RDC. Pour la province de Kinshasa, avec ses 24 communes, seules 53 femmes ont été élues.
Cependant, elles doivent pouvoir partager leurs expériences, leurs difficultés et leurs solutions. Car, en dépit de ce qui précède, une conseillère communale isolée dispose de moins de possibilités d’apprentissage et d’influence qu’un réseau de femmes capables de se soutenir et de porter collectivement certaines préoccupations, à qui de droit.
Enfin, il faut cesser de considérer la participation politique des femmes comme une faveur. C’est une exigence démocratique. Une commune qui décide sans les femmes se prive d’une partie de son intelligence, de son expérience et de sa capacité à comprendre les réalités sociales et locales. Et, d’en apporter des solutions durables et pérennes.
L’expérience des élections communales de 2023 montre que la RDC a franchi une étape importante, mais qu’un long chemin reste à parcourir. Le passage de 43,4 % de femmes parmi les candidatures recevables à environ 19 % parmi les conseillers communaux élus oblige les décideurs, les partis politiques, la société civile, les communautés ; bref les parties prenantes, à s’interroger sur les conditions d’accès et d’exercice du pouvoir politique local des femmes.
Le véritable objectif ne doit donc pas être uniquement de compter davantage de femmes dans les conseils communaux. Il faut mesurer leur capacité à mettre en œuvre un projet et, le faire accepter à leurs pairs, lire un discours, convaincre les partenaires, échanger avec la base. Enfin mener un lobbying et un bon plaidoyer.
En somme, la femme élue au niveau local ne doit pas être une simple présence féminine dans une institution. Elle doit être une voix, une force de proposition, une actrice de contrôle et une décideuse. L’expérience de 2023 doit ainsi servir de point de départ aux femmes politiques : de la candidate à l’élue, de l’élue à la décideuse, et de la décideuse à l’actrice du changement.
Biographie
Laetitia Muabila Bangu-Bangu est Docteure en Communications Sociales, Professeure à l’UNISIC et, Coordinatrice de Jem’ah Association en RDC.Point focal du Mouvement Rien Sans les Femmes (RSLF) du Réseau GEDROFE (2022-2026) avec l’appui de Démocratie, Reporting International, DRI et de l’Union Européenne dans le cadre de la Mission d’Observation Electorale «Regard Citoyen» du projet « PACONEC » Projet d’Appui à la Coalition pour l’Observation Nationale des Elections