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Dans le nord du Ghana, une région durement touchée par les effets du changement climatique (sécheresse, feux de forêt, dégradation des sols…), Aline Mwintome Naawa travaille aux côtés de petites agricultrices pour les aider à s’adapter à ces effets ou à les atténuer. Conseillère technique à la GIZ Ghana, cette chercheuse spécialisée dans le changement climatique et la gestion des risques de catastrophe accompagne les agricultrices au Ghana, en les formant aux pratiques agricoles intelligentes et en les sensibilisant à la prévention et la gestion des risques de catastrophe liés au climat.
Entre travail de terrain, recherches sur le changement climatique et la gestion des risques de catastrophe, et efforts pour influencer les politiques, Aline Mwintome Naawa est engagée sur tous les fronts pour aider les agricultrices de son pays à s’adapter au changement climatique et à en atténuer les effets. Elle œuvre depuis près d’une décennie pour relever sur le terrain les défis posés par le changement climatique. En 2025, elle a obtenu un doctorat en changement climatique et gestion des risques de catastrophe à l’Université de Lomé, en partenariat avec l’Université des Nations Unies, dans le cadre du programme WASCAL, une bourse entièrement financée par le ministère fédéral allemand de l’Éducation et de la Recherche. Mais, son intérêt pour l’agriculture remonte plus tôt, à son enfance. « Les feux de forêt, qui constituent mon domaine d’expertise, font partie du quotidien dans le nord du Ghana, où ils se produisent fréquemment, à chaque saison. Ayant grandi dans le nord du Ghana, j’ai pris conscience que le changement climatique n’est pas vraiment un concept abstrait. Cela se manifeste dans de nombreux aspects de la vie quotidienne, notamment en matière de production, de récoltes et de transformation», a-t-elle déclaré à Africa Women Experts.
Pour relever ces défis, elle a décidé d’adopter une approche sensible au genre, en prenant en considération la marginalisation à laquelle font face les femmes en matière d’accès à la terre. « Quand on voit ces femmes – à qui le système traditionnel refuse le droit de posséder des terres – se battre avec tant d’ardeur et pourtant être incapables de produire suffisamment pour acheter de quoi se nourrir l’année suivante à cause du changement climatique, c’est déchirant. C’est pourquoi je me suis dit : “Je vais m’impliquer dans ce secteur pour voir comment je peux aider ces femmes et faire bouger les choses” », confie-t-elle.
Du secteur de l’eau, l’assainissement et l’hygiène à l’agriculture
C’est dans le secteur de l’eau, l’assainissement et l’hygiène qu’elle débute sa carrière, en occupant des postes de superviseure d’opérations chez ONU-Habitat au Ghana et de responsable des systèmes à la Community Water and Sanitation Agency (CSWA), juste après l’obtention d’une licence et d’un master en gestion de l’environnement et des ressources à l’Université des études de développement du Ghana. Mais, à partir de 2017, elle choisit de s’orienter vers l’environnement, l’agriculture et le changement climatique. Elle rejoint tout d’abord GOPA AFC/GIZ en tant qu’experte en mobilisation communautaire, puis le Programme de développement rural intégré du doyenné de Tumu (TUDRIDEP) en 2022 en tant que coordinatrice de projet, avant d’intégrer la GIZ Ghana en 2025 en tant que conseillère technique. « J’ai passé une partie de ma carrière à travailler dans le secteur de l’eau, l’assainissement et l’hygiène, puis je me suis entièrement tournée vers l’agriculture. Ce n’était pas intentionnel. Je cherchais simplement à mesurer l’impact d’un point de vue plus large. Le secteur de l’eau, l’assainissement et l’hygiène est formidable, mais je pense que je me suis tournée vers l’agriculture parce que j’ai grandi dans une communauté agricole. J’avais le sentiment de pouvoir apporter une contribution plus importante à ce secteur », explique-t-elle.
Spécialiste en gestion des risques de catastrophe, elle aide les communautés à s’adapter aux défis posés par le changement climatique ou à en atténuer les effets, notamment les problèmes liés à la fertilité des sols, les feux de brousse qui réduisent en cendres les résidus de culture censés enrichir le sol en nutriments , et les violents vents de l’harmattan qui balayent tout sur leur passage. « On parle de catastrophe lorsqu’il y a un impact concret sur l’humanité ou l’écosystème. Si un incendie détruit les produits agricoles, les moyens de subsistance des populations seront affectés. Il s’agit donc d’une catastrophe », déclare-t-elle.
En tant que conseillère technique à la GIZ Ghana, Aline et son équipe forment les agriculteurs aux pratiques agricoles adaptées au changement climatique et les encouragent à abandonner les techniques agricoles intensives et de perturbation des sols, en leur fournissant des semences améliorées et certifiées pour leur permettre d’augmenter leurs rendements. Ils organisent également des campagnes de gestion des feux de brousse ou des incendies de forêt, afin de sensibiliser la population aux pratiques de brûlage sans danger. « Les feux de brousse peuvent aussi être une source de survie pour les écosystèmes de savane. Tout dépend de la manière dont ils sont utilisés ou gérés. Nous formons ces femmes à minimiser efficacement les risques ou à contrôler les feux, afin qu’ils ne se propagent pas et ne provoquent pas de catastrophes », explique-t-elle.
De plus, ils mettent en place des séances d’information météorologique pour avertir les agricultrices des catastrophes prévues, ainsi que leur indiquer le moment idéal pour semer afin d’optimiser leurs récoltes. « Beaucoup d’agricultrices retardent leurs semis, et lorsqu’elles s’y mettent enfin, la saison est déjà bien avancée et ils perdent tout. Nous mettons donc à profit toutes ces discussions sur la météo pour essayer de trouver comment les aider», déclare-t-elle. Ils soutiennent en outre les agricultrices dans leurs efforts de plantation d’arbres en leur enseignant des pratiques efficaces de gestion des sols et des techniques agricoles adaptées à la saison sèche, afin qu’elles apprennent à retenir l’humidité et à faire face aux conditions climatiques difficiles.
Outre son travail sur le terrain, elle s’engage aussi à influencer les politiques en collaborant avec les conseils municipaux pour les aider à prendre des mesures visant à atténuer certains des effets concrets du changement climatique.
Impact sur les agricultrices et les communautés
Dans plusieurs communautés, ses efforts commencent à porter leurs fruits. Une quinzaine de potagers ont déjà été aménagés dans certaines zones, indique-t-elle. Chaque potager peut accueillir 3 à 4 groupes de femmes, comptant environ 30 membres par groupe, soit 120 bénéficiaires au total. « Même si l’espace est limité, elles sont heureuses de pouvoir le cultiver. Elles aménagent de petites parcelles où elles produisent des légumes grâce à un accès à l’eau pour l’irrigation. Cela leur permet de gagner de l’argent. Elles sont très enthousiastes face à ce projet », explique-t-elle.
Au-delà de la production, les start-ups bénéficient d’un accompagnement et d’une formation pour apprendre à transformer les matières premières agricoles en produits prêts à être commercialisés. Il peut s’agir de transformer le soja en produits alimentaires destinés aux ménages, d’améliorer l’emballage ou encore de créer davantage de valeur ajoutée pour la vente. « Nous les encourageons à ne pas se contenter de cultiver sans relâche. De temps à autre, elles peuvent laisser la terre en jachère, se consacrer à des activités de transformation, générer des revenus, puis reprendre l’agriculture », déclare-t-elle.
Les femmes sont également mises en relation avec des institutions financières, ce qui contribue ainsi à lever l’un des principaux frein du secteur : l’accès limité au financement. Cette démarche permet à beaucoup d’entre elles d’obtenir des microcrédits pour développer leurs activités.
Ce soutien comprend aussi le renforcement des capacités, la fourniture de matériel et la mise en place de programmes d’épargne communautaires, ajoute-t-elle. Les femmes sont encouragées à épargner régulièrement, à l’aide de tirelires et de carnets de suivi fournis par l’organisation. Ces fonds ont permis à plusieurs d’avoir un revenu stable et d’acheter des intrants agricoles tels que des semences améliorées et des engrais. « Ce que nous observons dans les communautés est encourageant. Les femmes sont heureuses. Elles sourient. Le soutien qu’elles ont reçu peut sembler insignifiant, mais il fait une réelle différence », a-t-elle ajouté.
En plus des agricultrices, Aline s’engage également en faveur des jeunes femmes qui se lancent dans l’entrepreneuriat et la recherche agricole. Elle accompagne les jeunes chercheuses et les fondatrices de start-ups par le biais du mentorat. « Parfois, dans la communauté, on rencontre une jeune femme brillante qui a juste besoin d’un petit coup de pouce. Je n’ai peut-être pas les moyens financiers de l’aider, mais je peux lui offrir mon soutien grâce à mes modestes connaissances », explique-t-elle. Grâce à une plateforme, elle leur partage des opportunités, les encourage à postuler à des subventions et les aide à peaufiner leurs projets.
Atteindre les instances décisionnaires pour plus d’impact
Malgré les difficultés auxquelles elle a été confrontée, entre autres le manque de financement et la non application au niveau politique de ses recommandations suite aux résultats de ses recherches, Aline continue de naviguer entre le travail de terrain et la recherche. Elle mène actuellement une étude sur le changement climatique et la santé au Togo. Elle examine, notamment l’impact du changement climatique sur la santé dans certaines régions du pays.
Elle espère également obtenir une bourse postdoctorale qui lui permettrait d’étudier l’assurance contre les feux de forêt. « Si je ne parviens pas à mettre au point un outil de surveillance pour prévenir les feux de forêt, comme je l’ai suggéré aux institutions dans les conclusions de mes recherches, j’aimerais explorer comment les communautés peuvent tirer profit des dégâts causés par ces incendies. C’est ce qu’on appelle l’assurance contre les feux de forêt. Elle n’est pas très répandue en Afrique. Elle est utilisée dans certaines régions pour les glissements de terrain et les tsunamis », explique –t-elle.
Mais l’ambition ultime d’Aline aujourd’hui est de passer du stade de mise en œuvre à celui de la prise de décision, pour faire entendre sa voix et mettre en œuvre ses idées afin de gérer efficacement et concrètement les risques de catastrophe à plus grande échelle et d’en limiter l’impact sur les communautés et l’environnement.
Danielle France Engolo