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Souveraineté des données, infrastructure et stratégie : les trois piliers d’une économie numérique africaine réellement inclusive.

Tribune par Djamilatou Ibrahim Mamane
Chaque fois qu’un entrepreneur africain utilise une plateforme de paiement étrangère, stocke ses données sur un serveur situé à des milliers de kilomètres, ou dépend d’une infrastructure numérique qu’il ne possède pas, il finance — sans le savoir — une économie qui n’est pas la sienne.
Le débat sur l’économie numérique en Afrique souffre d’un biais persistant : on parle d’inclusion comme si le simple accès à un smartphone ou à une connexion internet suffisait à construire une économie. C’est une vision de court terme, et elle est dangereuse. L’inclusion numérique sans souveraineté numérique, c’est ouvrir une boutique dans une galerie marchande dont quelqu’un d’autre fixe les règles, détient les données clients et peut fermer les portes du jour au lendemain.
La donnée est la ressource du XXIe siècle — l’Afrique doit en être propriétaire
Le continent africain génère chaque jour des volumes considérables de données économiques, agricoles, sanitaires, financières. Ces données sont majoritairement collectées, stockées et monétisées hors du continent. Ce n’est pas une fatalité technique : c’est le résultat d’un déficit stratégique. Construire une économie numérique inclusive suppose d’abord de légiférer, d’investir et de négocier pour que la donnée africaine reste africaine — exploitable par des acteurs africains, au service de décisions africaines.
Des initiatives existent — l’Union Africaine a adopté une Convention sur la Cybersécurité et la Protection des Données Personnelles — mais leur mise en œuvre reste fragmentée. L’inclusivité économique passe nécessairement par une architecture juridique et technique cohérente à l’échelle du continent.
L’infrastructure numérique : une question de puissance, pas seulement de connectivité
On ne peut pas bâtir une économie inclusive sur une infrastructure que l’on ne maîtrise pas. Les câbles sous-marins, les centres de données, les standards de protocoles — ces éléments structurent qui accède à quoi, à quel coût et dans quelles conditions. Aujourd’hui, la majorité du trafic internet africain transite encore par des nœuds situés en dehors du continent, engendrant des coûts et une dépendance que les entreprises africaines absorbent sans toujours en mesurer l’impact stratégique.
Investir dans des data centers régionaux, soutenir les opérateurs africains de cloud, former des ingénieurs en cybersécurité : ce sont des actes économiques autant que des actes politiques. Une économie numérique inclusive commence par une infrastructure qui appartient à ceux qui l’utilisent.
L’innovation doit répondre aux réalités africaines, pas les contourner
L’essor du mobile money à travers le continent est souvent cité comme exemple d’innovation inclusive réussie. Il l’est — parce qu’il est né d’un besoin réel, non d’un transfert de modèle importé. C’est là la leçon stratégique essentielle : l’économie numérique africaine sera inclusive si elle est conçue à partir des usages, des contraintes et des ambitions africaines.
Cela implique de financer la recherche et développement locale, de créer des écosystèmes favorables aux startups qui travaillent sur des problèmes africains, et d’accompagner les entrepreneures — notamment les femmes, souvent à la frontière de l’informel et du formel — avec des outils adaptés à leur réalité opérationnelle.
Construire une économie numérique inclusive en Afrique n’est pas une question d’accès. C’est une question de pouvoir: le pouvoir de posséder ses données, de contrôler son infrastructure, et d’innover selon ses propres termes. C’est à cette condition — et à cette condition seulement — que le numérique deviendra un véritable levier d’émancipation économique pour le continent.
Biographie
Djamilatou Ibrahim Mamane est consultante en Ingénierie Stratégique·