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Et si une simple photo prise avec un téléphone portable pouvait sauver une récolte ? C’est le pari de la chercheuse béninoise Mireille Gloria Foumilayo Odounfa, qui met l’intelligence artificielle au service des petits exploitants agricoles dans son pays. Chercheuse en intelligence artificielle et biostatistiques, elle développe un modèle d’intelligence artificielle pour alerter les agriculteurs sur les risques qui menacent leurs plantations et intervenir avant que les maladies ne se propagent.
Au cœur des recherches de la chercheuse béninoise figurent des modèles d’intelligence artificielle capables d’identifier les maladies des plantes à partir de simples photographies. Grâce à cette technologie, les producteurs peuvent obtenir un diagnostic rapide de l’état de leurs cultures, anticiper les risques et mieux protéger leurs récoltes. Une innovation qui pourrait contribuer à renforcer la sécurité alimentaire sur le continent, particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique.
C’est au contact des petits exploitants agricoles que lui vient l’idée. Pendant plusieurs années, Mireille Gloria Foumilayo Odounfa observe les difficultés auxquelles ils sont confrontés, notamment la perte de leurs récoltes à cause des maladies fongiques favorisées par le changement climatique, sans disposer d’outils leur permettant de les détecter plus tôt.
Évoluant dans le milieu scientifique depuis des années, cette ancienne professeure de mathématiques au lycée comprend que l’intelligence artificielle pourrait changer la donne. En croisant les données météorologiques, les images de cultures et les observations sur le terrain, ces technologies peuvent détecter des maladies invisibles à l’œil humain et prédire leur évolution avant qu’elles ne ravagent les plantations.
Titulaire d’un master en statistiques et probabilités, elle décide d’orienter sa carrière vers la recherche en intelligence artificielle au profit des agriculteurs. Grâce à une bourse de l’ Office Allemand d’Échanges Universitaires (DAAD), elle entame un doctorat en intelligence artificielle et biostatistiques à l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin. L’objectif étant de développer des modèles d’apprentissage capables de reconnaître les maladies des plantes à partir de photographies et d’alerter les agriculteurs pour limiter les pertes.
« Le véritable tournant de ma carrière a été de réaliser que les statistiques seules ne suffisent pas face à la complexité des défis actuels. Mon engagement direct avec les communautés agricoles en tant que chercheuse terrain depuis 2022 m’a permis de comprendre que mon expertise en intelligence artificielle devrait servir une cause vitale : la sécurité alimentaire au Bénin face au changement climatique », explique-t-elle à Africa Women Experts.
Au-delà de la recherche fondamentale, la chercheuse souhaite transformer l’intelligence artificielle en un outil accessible aux agriculteurs. « En tant qu’innovatrice, je m’assure que ces modèles ne restent pas dans un ordinateur. Je travaille à les rendre utilisables directement sur des smartphones, même sans connexion à internet », explique-t-elle à Africa Women Experts.
Concrètement, son travail consiste à photographier les plantes infectées, à collecter les données météorologiques locales associées à ces maladies et à noter les observations des agriculteurs, dont l’expérience du terrain constitue une source d’information capitale. Toutes ces données lui permettent ensuite d’alimenter les modèles d’intelligence artificielle qu’elle développe. Et en retour, ces outils sont capables de fournir des alertes précoces sur les risques auxquels les cultures sont exposées pour intervenir rapidement.
Un modèle d’IA innovant
Face à une agriculture africaine fortement dépendante des pluies, la chercheuse ne se contente pas de développer une IA capable d’identifier une maladie sur une plante. Son innovation va plus loin.
Elle a conçu un modèle qui combine l’analyse d’images de feuilles infectées avec les données météorologiques locales. Cette approche a l’avantage non seulement de diagnostiquer la maladie, mais surtout d’évaluer précisément la gravité des lésions sur les feuilles en prenant en compte les conditions climatiques du moment.
L’une des principales innovations de son modèle réside dans sa capacité d’anticipation. En analysant les données météorologiques et les prévisions climatiques, explique la scientifique, son modèle d’IA peut simuler l’évolution des maladies et avertir l’agriculteur avant que celle-ci ne se propage. L’outil devient ainsi un véritable système d’alerte précoce, capable d’aider les agriculteurs à protéger leurs cultures avant qu’il ne soit trop tard.
La chercheuse travaille aussi à rendre son modèle adaptatif. Grâce aux capacités de l’intelligence artificielle générative, celui-ci pourra apprendre à reconnaître de nouvelles maladies de plantes non répertoriées qui surviennent avec le changement climatique.
Pensée pour répondre aux réalités du terrain, l’application fonctionnera directement sur smartphone, sans connexion à internet. Les agriculteurs pourront ainsi l’utiliser partout, même au fond de leurs plantations là où la connexion internet est inexistante.
Les premiers résultats sont prometteurs. À ce jour, la chercheuse a déjà développé l’architecture de son modèle d’intelligence artificielle dont les travaux ont déjà été publiés dans des revues internationales. Sur le plan technique, son modèle affiche des précisions diagnostiques de plus de 99% sur les maladies liées au changement climatique qu’elle a répertoriées.
Former les agriculteurs et promouvoir une agriculture inclusive
Pour la Béninoise, développer des outils d’intelligence artificielle ne suffit pas. Encore faut-il que les agriculteurs puissent se les approprier. À ce titre, elle multiplie des actions de formation, mais aussi de sensibilisation auprès des communautés locales.
Sur le terrain, elle accompagne les producteurs dans la prise en main de ces nouveaux outils numériques. Elle les sensibilise aussi aux risques lés au changement climatique et à l’adoption des pratiques agricoles plus résilientes.
En partenariat avec des organisations comme Save Our Planet, elle forme aussi bien les agriculteurs que les agents de vulgarisation agricole. Au-delà de l’apprentissage des applications numériques, ces formations visent un objectif ultime : démystifier l’intelligence artificielle et montrer qu’elle peut répondre à des besoins concrets.
« Mon objectif c’est de ne pas être une chercheuse déconnectée, mais d’agir comme un pont entre la technologie, les initiatives d’ONG et les agriculteurs afin de construire des solutions durables », confie-t-elle.
Son engagement va au-delà de la recherche scientifique. Elle a également cofondé Nailo Bénin, une organisation qui œuvre pour le développement social à travers les technologies. L’organisation intervient à travers plusieurs leviers : éducation, leadership des jeunes filles et autonomisation économique des femmes avec pour but de promouvoir une agriculture inclusive.
Pour la chercheuse, l’innovation technologique ne doit pas être réservée aux grandes exploitations agricoles.
« Une agriculture inclusive c’est une agriculture où l’innovation technologique n’est pas réservée aux grandes exploitations industrielles, mais est accessible aux petits producteurs, particulièrement aux femmes », explique-t-elle.
En Afrique, les femmes assurent la grande partie du travail agricole, mais elles restent moins bien informées et accompagnées. En mettant à leur disposition des outils d’intelligence artificielle simples d’utilisation sur smartphone, la chercheuse ambitionne de réduire ces inégalités.
L’IA peut ainsi devenir un véritable levier d’émancipation économique des femmes, en leur permettant un accès immédiat à des conseils agronomiques de qualité grâce à un téléphone portable.
Une IA développée par les Africains, pour l’Afrique
Développer son modèle d’intelligence artificielle n’a pas été un long fleuve tranquille. Dès le début de ses recherches, la chercheuse s’est heurtée à un obstacle majeur : l’absence de données mondiales sur les maladies agricoles intégrant les spécificités climatiques au Bénin.
Plutôt que de considérer cela comme une limite, elle a choisi de se rendre sur le terrain pour constituer sa propre base de données et en faisant recours à des techniques mathématiques avancées.
La collecte des données a également nécessité un important travail de proximité pour gagner la confiance des petits exploitants agricoles. A ces défis s’est ajouté celui du financement, car « la recherche en intelligence artificielle est coûteuse », rappelle-t-elle, évoquant les difficultés à mobiliser les ressources nécessaires au développement de ses travaux.
Aujourd’hui, son objectif dépasse la réussite de son projet. Mireille Gloria Foumilayo Odounfa souhaite contribuer à bâtir un écosystème où l’intelligence artificielle en Afrique est développée par les Africains et répond aux réalités et besoins des communautés.
DFE