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Bâtir une entreprise en Afrique quand les routes n’existent pas encore


Tribune par Tahina Rajaonarison

Pendant longtemps, on nous a présenté l’entrepreneuriat africain comme une succession d’histoires inspirantes : levées de fonds, innovations technologiques et success stories relayées sur les réseaux sociaux. Mais sur le terrain, la réalité est souvent bien plus complexe.

Bâtir une entreprise en Afrique, ce n’est pas seulement développer une activité économique. C’est apprendre à avancer dans des systèmes encore fragiles, parfois incohérents et souvent inégalitaires.

Je l’ai vécu personnellement à travers mes activités dans l’entrepreneuriat, l’innovation et les initiatives de terrain. Derrière chaque projet, il y a des réalités dont on parle peu : difficultés d’accès au financement, retards de paiement, contraintes logistiques, pression administrative ou encore nécessité d’être polyvalent en permanence.

À travers mes déplacements, missions économiques et collaborations dans plusieurs pays africains, j’ai observé que les défis restent souvent les mêmes : accès difficile au financement, logistique coûteuse, fracture numérique et faible structuration des marchés. Pourtant, partout, des jeunes et des femmes innovent avec des moyens limités.

En Afrique, beaucoup d’entrepreneurs, qui construisent, avancent sur des routes qui n’existent pas encore.

Le financement : premier frein à l’innovation

Le financement reste l’un des principaux obstacles pour les entrepreneurs africains, particulièrement les jeunes et les femmes. Les exigences bancaires sont souvent déconnectées des réalités locales : garanties difficiles à fournir, faible reconnaissance des modèles innovants ou informels, manque d’accompagnement stratégique.

Beaucoup commencent alors avec leurs propres moyens, prennent des risques personnels importants et avancent sans véritable filet de sécurité.

Cette situation crée une économie à deux vitesses : ceux qui disposent déjà de réseaux et d’accès aux financements ; et ceux qui doivent construire lentement, parfois dans l’invisibilité.

Pourtant, ce sont souvent ces entrepreneurs “silencieux” qui développent les solutions les plus adaptées aux réalités africaines.

L’innovation africaine existe déjà

On parle souvent d’innovation comme si elle devait forcément venir des grandes technologies ou des modèles importés. Pourtant, l’Afrique innove déjà chaque jour.

L’innovation africaine, c’est aussi :

  • une femme qui transforme localement des produits agricoles ;
  • un jeune qui utilise le numérique pour connecter des producteurs à des clients ;
  • des initiatives communautaires qui compensent l’absence d’infrastructures ou de services.

À travers mes projets dans l’AgriTech, les cosmétiques naturels, les vins de fruits, le e-commerce et la fintech, j’ai observé combien l’innovation africaine peut créer de la valeur lorsqu’elle part des besoins locaux plutôt que de modèles importés.

Le numérique : opportunité et fracture à la fois

Le numérique représente aujourd’hui une opportunité majeure pour l’Afrique. Il réduit certaines barrières géographiques, facilite l’accès à l’information et ouvre de nouveaux marchés.

J’ai moi-même constaté combien les outils numériques peuvent accélérer la visibilité et le développement d’activités économiques, même dans des contextes limités en infrastructures.

Mais il faut aussi parler des fractures existantes : accès inégal à Internet, coût des équipements, manque de formation, faible structuration de certains écosystèmes numériques…

Le risque serait de construire une économie digitale qui reproduit les exclusions déjà existantes.

Construire une économie plus inclusive

Construire une économie inclusive ne signifie pas uniquement créer davantage d’entreprises. Cela signifie créer des systèmes où plus de personnes peuvent réellement participer, produire et évoluer.

Cela passe par : un meilleur accès au financement ; des politiques adaptées aux réalités locales ; une valorisation de l’entrepreneuriat féminin ; et une confiance renouvelée envers la jeunesse africaine.

Les jeunes africains ne demandent pas uniquement des emplois. Beaucoup veulent créer, proposer et transformer. Ils ont besoin d’accompagnement, de formation et d’espaces d’expérimentation.

Dans le livre que j’écris actuellement sur les parcours non linéaires et les réalités professionnelles africaines, je partage souvent cette conviction : “Il ne faut pas mentir aux jeunes sur la difficulté du chemin. Mais il ne faut jamais non plus leur faire croire qu’il est impossible.”

L’Afrique ne construira pas son avenir économique uniquement en reproduisant des modèles extérieurs. Elle devra bâtir à partir de ses réalités, de ses talents et de sa capacité d’innovation locale.

Parce qu’au final, le véritable enjeu n’est pas seulement de créer de la croissance. C’est de créer des opportunités qui permettent à chacun de trouver sa place dans le développement du continent.

Biographie

Tahina Rajaonarison est experte en gouvernance et leadership, engagée dans l’autonomisation des femmes et des jeunes en Afrique. Fondatrice et Gérante de PRISM ainsi que des initiatives Tiia, elle développe des projets dans l’AgriTech, les cosmétiques naturels, les vins de fruits, le e-commerce et la fintech. Présidente du Women Leadership Caucus (WLC), elle accompagne des projets liés à  l’innovation sociale, à l’entrepreneuriat inclusif et au leadership féminin.