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Pourquoi l’inclusion économique commence par la clarté des règles…


Tribune rédigée par Sihem Ayadi

Avant de devenir entrepreneure, j’ai été avocate, puis directrice juridique. Ce parcours m’a permis de mesurer à quel point le droit structure la vie économique. Il protège, sécurise les relations, crée de la confiance et permet aux projets de se développer. Mais lorsqu’il devient trop technique, trop dense ou trop éloigné des réalités de terrain, il peut aussi produire l’effet inverse : ralentir, décourager, voire exclure.

Lorsque j’ai créé Juridy Legal Design et développé LawDesigner, une plateforme dédiée à la simplification et à la transformation des contenus juridiques, je suis partie d’un constat simple : beaucoup de personnes ne renoncent pas faute d’idées, de talent ou d’ambition. Elles renoncent parce que les règles du jeu sont difficiles à comprendre.

Cette réalité concerne particulièrement les femmes entrepreneures et les jeunes porteurs de projets. En Afrique, l’énergie entrepreneuriale est immense. Les initiatives émergent dans le numérique, l’artisanat, les services, l’agriculture, l’éducation, la santé ou l’innovation sociale. Pourtant, entre l’idée et la réalisation, le parcours reste souvent complexe : créer une structure, accéder à un financement, comprendre un contrat, répondre à un appel à projet, formaliser un partenariat, protéger son activité ou identifier les bons interlocuteurs.

On parle souvent, à juste titre, d’accès au financement. Mais accéder à un financement suppose déjà de comprendre les critères d’éligibilité, les documents demandés, les engagements pris, les garanties exigées et les conséquences juridiques ou économiques d’une décision. Lorsque l’information est opaque, l’opportunité existe en théorie, mais reste inaccessible en pratique.

C’est pourquoi l’inclusion économique ne peut pas se limiter à ouvrir des dispositifs. Elle doit aussi rendre ces dispositifs compréhensibles et réellement utilisables. Une aide, un programme, une plateforme ou un financement ne sont inclusifs que si les personnes concernées peuvent en comprendre les conditions, les étapes et les effets.

Mon expérience m’a convaincue que la clarté n’est pas un sujet de forme. C’est une condition d’autonomie. Lorsqu’une femme entrepreneure comprend ses droits, ses obligations et ses marges de négociation, elle gagne en confiance. Elle peut décider, anticiper, poser les bonnes questions, sécuriser ses choix et développer son activité dans un cadre plus solide.

C’est précisément l’objectif du legal design : rendre les règles plus lisibles, plus accessibles et plus actionnables, sans renoncer à la rigueur. Il ne s’agit pas de simplifier à l’excès, mais de concevoir des contenus utiles pour celles et ceux qui doivent les utiliser : guides pratiques, parcours étape par étape, contrats plus clairs, supports visuels, interfaces numériques mieux pensées, outils de décision.

Dans le contexte africain, cette approche peut devenir un levier puissant d’entrepreneuriat inclusif. Elle peut aider les femmes et les jeunes entrepreneurs à mieux comprendre les démarches administratives, à sécuriser leurs relations commerciales, à accéder plus facilement aux dispositifs d’accompagnement et à dialoguer plus efficacement avec les institutions, les banques, les investisseurs ou les partenaires.

Le numérique peut accélérer cette transformation, à condition de ne pas simplement digitaliser la complexité existante. Une procédure confuse reste excluante, même lorsqu’elle est en ligne. Pour être réellement inclusif, le numérique doit être pensé à partir des usages, des niveaux de compréhension, des langues, des contraintes locales et des besoins réels des utilisateurs.

Construire une économie africaine plus inclusive suppose donc de travailler sur plusieurs leviers : le financement, la formation, l’accompagnement, le numérique, mais aussi la compréhension des règles. Car une opportunité n’est réelle que lorsqu’elle peut être comprise, saisie et transformée en action.

Je crois profondément que l’entrepreneuriat inclusif ne consiste pas seulement à encourager les femmes et les jeunes à créer. Il consiste aussi à leur donner les moyens de comprendre, de décider et de construire durablement.

L’inclusion économique commence lorsque les règles cessent d’être réservées à ceux qui savent déjà les décrypter. Elle commence lorsque chacune et chacun peut accéder aux mêmes clés de compréhension pour transformer une idée en projet, puis un projet en activité viable.

Biographie

Sihem AYADI est experte en droit des affaires, conseil juridique, legal design et évolution des métiers du droit vers le digital et le développement des compétences transversales