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Quand la terre échappe aux femmes, l’égalité recule


Tribune rédigée par Belhoussine Meryem

L’autonomisation économique des femmes est aujourd’hui présentée comme une priorité des politiques de développement et de lutte contre les inégalités. Pourtant, derrière les discours sur l’inclusion et l’égalité, une question fondamentale demeure encore insuffisamment traitée, celle de l’accès des femmes au foncier. Il est difficile de parler d’autonomie économique réelle lorsque l’accès à la terre, à la propriété et aux ressources productives reste profondément inégalitaire.

Dans de nombreux territoires, notamment ruraux, le foncier constitue bien plus qu’un simple patrimoine matériel. Il représente une source de sécurité économique, un levier d’investissement, un moyen d’accès au crédit et un facteur de reconnaissance sociale. La terre donne accès à la production, à l’indépendance financière et parfois même au pouvoir de décision au sein des familles et des communautés. Être exclue de cet accès revient donc à être exclue d’une partie essentielle de l’économie et des dynamiques de développement.

Or, malgré certaines avancées juridiques et institutionnelles, les femmes continuent de faire face à des obstacles importants dans l’accès au foncier. Ces inégalités ne relèvent pas uniquement du droit ; elles sont également ancrées dans des normes sociales et culturelles qui perpétuent des rapports de pouvoir historiquement défavorables aux femmes. Dans plusieurs contextes, les pratiques coutumières, la pression familiale ou encore la faible connaissance des droits limitent fortement l’accès des femmes à la propriété foncière et aux mécanismes de transmission patrimoniale.

Les conséquences de cette exclusion sont considérables. Une femme qui ne possède pas de terre ou qui ne peut disposer librement d’un bien foncier voit souvent son accès au financement limité, les établissements bancaires exigeant fréquemment des garanties patrimoniales pour l’octroi de crédits. Cette situation réduit les possibilités d’investissement, d’entrepreneuriat et de participation économique autonome. L’inégalité foncière devient ainsi l’un des principaux mécanismes de reproduction des inégalités économiques entre les femmes et les hommes.

Selon plusieurs estimations internationales, les femmes représentent moins de 20 % des propriétaires fonciers dans le monde, alors même qu’elles jouent un rôle essentiel dans les activités agricoles et les économies rurales. Ce chiffre révèle l’ampleur d’une inégalité structurelle : celles qui participent activement à la production et à la valorisation des territoires restent souvent privées du contrôle des ressources et des décisions économiques qui en découlent.

Les études consacrées aux droits fonciers des femmes montrent d’ailleurs que l’accès à la terre constitue un facteur déterminant d’autonomisation économique et de réduction de la pauvreté, particulièrement dans les territoires ruraux. Plusieurs analyses soulignent également que les femmes restent sous-représentées parmi les propriétaires fonciers malgré leur rôle central dans les activités agricoles et les économies locales.

Au Maroc, cette problématique prend une dimension territoriale particulièrement forte. Les femmes rurales contribuent activement aux activités agricoles, à l’économie familiale et aux dynamiques communautaires. Pourtant, leur travail demeure largement invisibilisé et insuffisamment reconnu. Beaucoup participent quotidiennement à la production sans pour autant bénéficier d’un véritable pouvoir économique ou décisionnel sur les ressources qu’elles contribuent à valoriser.

Des initiatives récentes commencent néanmoins à replacer la question du foncier féminin au cœur des politiques d’inclusion. Le développement de programmes dédiés à l’inclusion foncière des femmes traduit une prise de conscience progressive des liens entre accès à la terre, justice sociale et développement durable. De même, plusieurs analyses marocaines rappellent que l’accès des femmes au foncier constitue un levier majeur d’autonomie économique et de réduction des inégalités territoriales

Cette question dépasse donc largement le cadre des droits patrimoniaux. Elle interroge la manière dont les territoires produisent ou reproduisent les inégalités sociales et économiques. Un territoire qui marginalise économiquement les femmes se prive d’une partie essentielle de son potentiel humain et productif. À l’inverse, garantir aux femmes un accès équitable aux ressources foncières contribue à renforcer la cohésion sociale, la sécurité économique des familles et la résilience des dynamiques locales.

Comme le rappelle UN Women, l’égalité économique des femmes constitue une condition essentielle du développement durable et de la justice sociale. Mais cette égalité restera incomplète tant que les femmes continueront d’être marginalisées dans l’accès à la terre et aux ressources stratégiques.

Car derrière la question du foncier se joue en réalité une autre question, plus profonde encore celle du pouvoir économique des femmes et de leur place dans les modèles de développement que nos sociétés souhaitent construire.

 

Belhoussine Meryem est chercheuse en sciences Po et spécialiste en gouvernance démocratique