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Bâtir sans attendre la permission


Tribune par Awa Diakhate

L’Afrique est le continent qui compte le plus haut taux de femmes entrepreneures au monde. Près d’une femme adulte sur quatre y crée ou gère une entreprise, selon le Global Entrepreneurship Monitor. Ce chiffre est remarquable. Et pourtant, derrière lui se cache une réalité bien moins reluisante : ces mêmes femmes font face à un écart de financement estimé à 42 milliards de dollars par la Banque africaine de développement. Elles construisent, souvent sans filet, souvent sans reconnaissance formelle.

Je le sais. Je suis l’une d’elles.

Depuis plus d’une décennie, je bâtis des projets nés de mes passions : l’hôtellerie, la gastronomie, la culture africaine, l’excellence du service. Les conditions n’étaient souvent pas idéales. Il n’y avait aucun investisseur derrière moi, aucun plan parfait. Il y avait une conviction profonde : mes compétences, mon vécu, mon identité avaient de la valeur. Et je refusais de les mettre uniquement au service d’un employeur, au détriment de ce que je voulais vraiment construire.

Aujourd’hui, mon rêve est de vivre pleinement de ces passions. Je suis en train d’y arriver.

Une réalité multi-contextuelle

Quand on parle d’entrepreneuriat inclusif en Afrique, on évoque souvent le financement, l’accès au marché, les réseaux. Ces obstacles sont bien réels. Une étude de la Banque africaine de développement publiée en 2025 révèle que 87 % des associations de femmes entrepreneures sur le continent manquent de capacités en gestion financière. Ce n’est pas un manque d’ambition. C’est un manque d’accès à l’accompagnement structuré.

Mais il existe un autre obstacle, plus silencieux : la pression de choisir entre l’ambition et la stabilité, entre le projet entrepreneurial et la sécurité du salariat, entre l’identité professionnelle et l’identité culturelle. Plus de 60 % des femmes en Afrique subsaharienne estiment que leurs obligations familiales freinent la gestion de leur entreprise. Elles avancent en portant tout à la fois. Elles n’ont pas le luxe de la linéarité.

Et c’est dans cet espace-là que le numérique change la donne.

Le numérique comme levier d’équité

Le numérique n’est pas seulement un outil d’efficacité. C’est un outil d’équité. Il permet à une femme basée au Canada de connecter des hôtels boutique africains aux marchés B2B internationaux. Il permet à une marque culinaire de trouver son public via les réseaux sociaux, sans capital de départ massif. Il permet à une consultante de transmettre son expertise à des hôteliers indépendants à Dakar, Abidjan ou Marrakech, sans bureau physique, sans intermédiaire.

Les femmes africaines investissent déjà le numérique de cette façon, en créant des plateformes de commerce en ligne, des solutions adaptées aux réalités locales, des ponts entre leur culture et les marchés mondiaux. Ce mouvement existe. Il a juste besoin d’être vu.

Ce que l’économie inclusive doit vraiment intégrer

L’économie inclusive ne se construit pas uniquement en donnant accès à des outils. Elle se construit en reconnaissant la valeur des expertises qui existent déjà. La lutte contre les inégalités de genre en Afrique pourrait générer 95 milliards de dollars supplémentaires par an, selon la Banque africaine de développement. Ce n’est pas un chiffre symbolique. C’est le coût concret de l’invisibilité des femmes africaines dans l’économie formelle.

Ce que j’ai appris en deux décennies d’hôtellerie entre le Maroc et le Canada, c’est que l’excellence n’a pas de passeport. Une auberge familiale à Saint-Louis du Sénégal peut offrir une expérience aussi transformatrice qu’un palace à Paris, à condition qu’on lui donne les outils, la visibilité et la reconnaissance qu’elle mérite.

C’est pour ça que je consulte. C’est pour ça que je construis. C’est pour ça que je prends la parole.

L’Afrique n’a pas besoin qu’on lui invente un avenir économique. Elle a besoin qu’on arrête d’ignorer celui que ses femmes construisent déjà, chaque jour, souvent sans être vues.

 

Biographie

Awa Diakhate est fondatrice d’Awa’Mazing Consulting, co-fondatrice d’AfroGourmets et fondatrice d’Awa’Mazing Collection. Basée au Canada, elle intervient à l’intersection de l’hôtellerie, de la gastronomie et du développement du tourisme africain. Elle se définit comme « Créatrice d’Expériences Humaines ».